This letter exchange between Elie Weteshi and Bilal Aissa Kharbache explores sustainable development through personal reflections on the Democratic Republic of Congo and Morocco. It contrasts challenges and progress in infrastructure, industry, and innovation, while emphasizing African resilience, shared aspirations, and the importance of strategic action, cooperation, and long-term vision for a more equitable and sustainable future.
LETTER 1
ELIE WETESHI
Très cher Bilal Aissa Kharbache, certes, nous sommes nés et avons grandi dans deux pays différents, si pas divergents de par le quotidien des habitants de l’un et l’autre. En revanche, aujourd’hui, l’écriture nous réunit autour d’une thématique d’intérêt commune à ce vingt-et-unième siècle qui est le nôtre : le développement durable ; en d’autres termes, vivre épanoui en portant dans son tendre cœur l’avenir ainsi que le bien-être intégral des générations futures. C’est dans ce cadre, dépourvu de tout égocentrisme, que je prends ma plume et mon encre afin de contribuer à l’œuvre salvatrice ne serait-ce que d’une âme qui a longtemps crié au secours sans que personne ne tende sa main. Qu’il te plaise de recevoir mes salutations les plus cordiales.
L’histoire nous enseigne que l’homme, évoluant, sa capacité crânienne s’accroissait au fur et à mesure. Autrefois, il ne vivait que pour assouvir ses désirs nombriliques, vivant de la chasse, de la cueillette ainsi que de l’agriculture. Au fil du temps, il comprenait que les ressources à sa portée étaient épuisables. C’est ainsi qu’il trouva refuge en son cerveau jadis limité à sa seule vie présente, mais, dorénavant, plus pénétrant et conscient du futur. La préoccupation taraudant son esprit est connue de tous : « Est-ce juste de ne vivre que pour moi ? Comment puis-je mener une vie développée sans compromettre la vie présente et future, tant de la nature que de l’humain ? » Heureusement, son exercice cérébral n’a pas été infructueux.
Les fruits de sa réflexion sont déjà remarquables par-ci, par-là. Dans nombreux pays du monde, tellement l’infrastructure, l’industrialisation de même que l’innovation sont hors du commun des mortels si bien que la nature elle-même s’émerveille des avancées sans précédent de son supérieur – l’homme. Nonobstant, dans d’autres pays, loin de vivre ces réalités, l’homme vivote. Je parle plus précisément de mon pays – la République Démocratique du Congo. Ce pays, qualifié du pays aux richesses infinies, du pays où la roseur s’expérimenterait jour après jour étant donné ses incommensurables ressources ; pourtant, la vaste majorité de sa population sombre dans une obscurité infernale. Malgré toutes nos potentialités et possessions, notre vécu est un véritable paradoxe.
Grandi dans un pays avec la deuxième plus grande forêt tropicale du monde après l’Amazonie – la forêt équatoriale, le plus long lac d’eau douce du monde – le Tanganyika, le lac le plus beau de l’Afrique – le lac Kivu, a contrario, il semble que l’histoire seule m’ait inculqué. Mais pourquoi ? Ni routes, ni chemins de fer entre villes et provinces ne sont presque là, comme si chaque province était barricadée et auto-dépendante. Dans une province, à l’exemple du Maniema, la production du riz est tellement élevée que ce dernier est jeté inutilement ou utilisé pour fabriquer de petites boissons frelatées, alors que, dans une autre, on implore le ciel pour avoir de quoi se nourrir – le Sud-Kivu. Ceci n’est qu’un seul exemple parmi une dizaine, une vingtaine, une centaine. Comment le bien-être supplantera-t-elle la précarité si les interconnections entre territoires, villes et provinces ne sont établies ? Si l’espace Schengen est la puissance de l’Europe, les liaisons interprovinciales seraient celle de mon pays.
Que dire ? Que réellement dire concernant l’industrialisation de mon pays? Je fais maintenant ma quatrième année d’ingénierie chimique, et, je comprends d’ores et déjà que le développement d’un pays est directement proportionnel à sa production industrielle, abstraction faite aux facteurs mineurs. Grâce à nos minerais – le lithium, le cobalt, le niobium et bien d’autres, le monde est servi avec des téléphones intelligents, des voitures intelligentes. Les minerais nous sont achetés à un prix disproportionnel, puis acheminés à l’extérieur, et, après, les produits finis nous sont vendus à un prix indiscutablement cher. Très cher Bilal, jusques-à quand continuerons-nous à vivre à la merci de l’extérieur ? Pourtant, la solution est simple : avec des entreprises et ingénieurs congolais, la transformation locale est possible, et cela pour une économie stable, sans oublier l’amélioration de la vie sociétale.
S’il faut brosser succinctement l’innovation au sein de mon pays, je résumerais mes propos à la promotion de la recherche scientifique. Depuis mon jeune âge, j’admire passionnément ceux qui nous ont peint le beau monde dans lequel il fait beau vivre aujourd’hui – Galileo Galilei, Isaac Newton, Albert Einstein, Nicolas Tesla, Maxwell, Thomas Edison etc. Sais-tu leur dénominateur commun ? Tous étaient des chercheurs, ayant pour leitmotiv :
« Beaucoup est déjà découvert, mais il reste encore plus à découvrir. » C’est ainsi qu’ils ont consacré, poussés par la foi, leur vie à la recherche scientifique. Aujourd’hui, le monde entier jouit de leurs efforts consentis il y a des siècles. De la même manière, les générations futures nous remercieront, quoique partis, de l’héritage que nous leur aurons légué.
En République Démocratique du Congo, les centres de recherche sont à compter au bout de doigts. Rien ni personne n’incite le jeune scientifique à se consacrer entièrement à la recherche comme l’ont fait nos prédécesseurs, évidemment puisque c’est une sphère très peu fréquentée et moins rémunérée. Par ricochet, l’innovation n’est pas une langue parlée à la maison. Elle est bien plus qu’une réalité lointaine ; elle est une langue étrangère. Par surcroit, les laboratoires, tant secondaires qu’universitaires, sont physiquement présents quoiqu’avec des matériels insuffisants. D’ailleurs, dans mon projet de fin d’année deux mille vingt-cinq, qui consistait à fabriquer la mayonnaise, mon équipe et moi étions bloqués et n’avons pas pu faire des analyses rhéologiques et microbiologiques de la mayonnaise que nous avions produite faute d’équipements adéquats. Ce qui prouve à suffisance les limites du peuple congolais au même tire que son apport dans le monde de la recherche.
En lisant ma lettre, Bilal, je sais, la question que tu vas sans doute te poser : « Il n’a fait que dépeindre de la plus belle des manières les problèmes de son pays. Peut-être ne l’aime-t-il pas assez ? » Je sais oui. J’ai plus mis en exergue le douloureux quotidien du peuple qui est le mien. Toutefois, ça ne voudrait pas dire que je n’aime pas mon pays. Pour être franc avec toi, je n’aime pas mon pays ; je l’adore. En dépit de la place de choix qu’il occupe au-dedans de moi, j’use de la parole pour conscientiser les êtres, éveiller les esprits, inciter la population. Je crois fermement que, l’homme, connaissant parfaitement ses problèmes et les sources y rattachées, les solutions surgissent aisément. De ce fait, les problèmes étant énumérés sans dilution, sans filtre, la République Démocratique du Congo aura conscience de ses ressources et déploiera tout son pouvoir pour les utiliser à bon escient en vue d’un futur meilleur. Je crois en une République Démocratique du Congo durablement développée et radieuse.
Que ces faibles mots, Bilal Aissa, mon binôme d’écriture, résonnent dans ton cœur de fleur ; que le développement durable s’en suive ! Avec toute ma franchise et ma considération. J’ai hâte de te lire.
Elie Weteshi
LETTER 2
BILAL AISSA KHARBACHE
Très cher Elie,
J’aimerais tout d’abord te remercier pour la sincérité de ta lettre, elle m’a extrêmement touché et je suis très sensible à ce qui se passe dans ton pays. Avant que l’écriture nous réunisse malgré les kilomètres qui nous séparent, sache que, comme j’ai grandi à Bruxelles, j’ai eu beaucoup d’amis issus de la République démocratique du Congo (qui représente une grosse partie des immigrés en Belgique). Je suis donc sensible aux événements tragiques que vous vivez, mais aussi à votre culture, ce qui me procure une joie supplémentaire de t’avoir comme correspondant.
En ce qui concerne mon choix de l’ODD 9, ce choix a été fait en adéquation avec la dynamique de mon pays (je suis binational, mais je parle en tant que Marocain), car même si, comme vous mes frères congolais et le reste des pays d’Afrique, on a longtemps souffert du rôle de satellite pour les pays développés qui représentent le centre (principalement les pays européens), comme l’explique très bien la théorie de la dépendance ou encore l’effet d’aspiration (théorie de la causalité cumulative), ce qui ne faisait que creuser l’écart entre nous et ralentir notre développement.
Mais aujourd’hui, on peut voir une lueur d’espoir dans cette obscurité qui paraissait sans fin. Grâce à des projets structurants, des politiques publiques bien réfléchies et une vision stratégique long-termiste, le Maroc a préféré se concentrer sur des secteurs moteurs et opter dans un premier temps pour une stratégie de déséquilibre (concentrer ses efforts sur les secteurs moteurs), notamment les infrastructures et l’agriculture (Plan Maroc Vert). Cela nous a fait passer un cap et commencer à devenir attractifs pour des investisseurs de plus en plus nombreux, même si, contrairement à vous, nous n’avions malheureusement pas de ressources naturelles rares. Nous avons pu nous battre pour nous faire une place dans l’économie mondiale.
La leçon à en tirer est qu’il ne faut jamais désespérer. J’espère que le Maroc pourra servir de locomotive et d’exemple pour tous nos frères africains, encore plus depuis les accords de libre-échange entre les pays africains (la ZLECAf), qui favorisent les partenariats Sud-Sud, la création de chaînes de valeur régionales solides pour ensuite atteindre une montée en gamme.
Pour les infrastructures, on a pu voir une grosse évolution : le port de Tanger Med (plus grand port d’Afrique), le LGV Al Boraq reliant Tanger et Casablanca, le réseau autoroutier marocain (plus de 1800 km). Toutes ces infrastructures créent de grosses opportunités, mais creusent aussi l’écart pour des régions marginalisées comme la mienne (représentant seulement 5 % du PIB national).
Pour ce qui est de l’industrie, le Maroc évolue de plus en plus (pour l’instant en intégrant des chaînes de valeur mondiales dans l’automobile et l’aéronautique). Bien sûr, cela permet de créer de l’emploi, mais cela reste des maillons à faible valeur ajoutée. J’espère que l’on pourra acquérir petit à petit ce savoir-faire pour faire du “Made in Morocco” et pouvoir, après s’être approprié l’existant, innover par la suite.
Même si cette montée de l’industrie a de gros bénéfices économiques pour le pays, j’espère qu’elle pourra croître sans impacter négativement l’environnement. Pour cela, la clé, c’est l’énergie renouvelable. On dispose déjà de Noor Ouarzazate, une des plus grandes centrales solaires du monde, et notre mix énergétique comprend 46 % d’énergie renouvelable, avec un objectif de 52 % pour 2030 (un mix très propre par rapport à plusieurs pays développés). Mais le défi est de conserver celui-ci tout en augmentant la part de l’industrie dans notre PIB, ce qui reste un défi majeur pour un pays comme le nôtre.
Ensuite, l’industrie est une bonne chose pour l’économie (surtout pour un pays comme le nôtre où le chômage est porté par les jeunes), mais pas à n’importe quel prix. Avec un SMIG à à peu près 300 euros et une vie qui devient de plus en plus chère, j’espère que cette industrialisation ne se transformera pas en exploitation par les multinationales et ne nous fera pas retomber dans la théorie de la dépendance, alors qu’on avait la chance d’en sortir progressivement.
Pour clôturer sur une note positive, j’aimerais rappeler que Rome ne s’est pas faite en un jour et que, même si nos deux pays respectifs ont connu des moments difficiles et continuent à se battre pour pouvoir exploiter pleinement leur potentiel, on a quand même l’opportunité d’ouvrir des portes auparavant impénétrables grâce à la diffusion d’Internet et donc de l’information, car tout développement passe d’abord par le développement humain et de ses capacités.
Œuvrons ensemble pour une Afrique forte, résiliente, durable et autonome, pour nous et pour les générations futures.
Ton ami africain, KHARBACHE Bilal Aissa
LETTER 3
ELIE WETESHI
À mon ami d’écriture Bilal Aissa Très cher ami Bilal,
J’ai pris le temps nécessaire de lire et relire ta lettre, l’objectif de mes lectures et relectures dans cet exercice de prédilection étant de cerner ta pensée, l’expression de ton âme. Ce n’est qu’après s’être remarqué de taille que j’ai finalement pris la décision de prendre ma plume en vue de véhiculer la pensée qui est la mienne. Mais, avant cela, je chante les éloges de ta belle lettre et te congratule pour avoir pris le temps et dépensé l’énergie qu’il a fallu pour enfanter une œuvre si originale et vraie. En outre, j’espère que tu te portes à merveille et que tout va pour le mieux, peut-être en dépit des difficultés rencontrées. Puisses-tu recevoir mes salutations les plus cordiales.
De prime abord, la question fondamentale qui a piqué ma curiosité est que le Royaume du Maroc a fourni d’incommensurables efforts pour arriver au niveau, qu’il s’agisse du développement industriel, économique, environnemental ou social, où il est aujourd’hui puisqu’il a utilisé des projets structurants, des politiques bien réfléchies, ainsi qu’une vision stratégique à long-terme. Comme tu l’as évoqué dans ta lettre, Rome n’a pas été faite toute en un jour, de la même manière, le développement de mon pays la République Démocratique du Congo ne sera pas faite en un jour pourvu que les bonnes questions soient posées et les bonnes initiatives entreprises.
En effet, une question incroyablement intéressante se pose : « Etant donné le développement du Royaume du Maroc, la République Démocratique du Congo devrait-elle le prendre pour modèle en vue de son propre développement ? » Bilal, grâce à la priorisation du secteur agricole au même titre que les infrastructures, notamment les routes, chemins de fer, industries et consort, le Maroc a gravi des échelons qui permettent à sa population de vivre en toute quiétude. Similairement, si la République Démocratique du Congo s’investissait, s’impliquait à fond dans l’agriculture ainsi que la construction des infrastructures, les fruits en seraient-ils délicieusement digestibles ? Sans l’ombre d’un doute, le peuple congolais en mangerait les meilleurs fruits.
Sur le plan agricole, la RDC regorge à peu près 80 millions de terres arables. A contrario, de façon surprenante, seulement 1 à 10% de ce potentiel est exploité. La raison primaire de cette inexploitation découle du fait qu’à un certain moment, bien que les agriculteurs produisissent en abondance, faute des moyens de transport, la nourriture cultivée et récoltée finissait par perdre la valeur. De ce fait, découragés, ceux-ci cherchaient des moyens de subsistance outre l’agriculture. C’est ainsi qu’ils adoptèrent l’exode rural. Une fois en ville, il n’y avait plus personne pour cultiver les champs, excepté une faible minorité. Dès lors, le taux d’importation a exceptionnellement haussé et les produits vendus à un prix indiscutablement cher.
Néanmoins, l’histoire enseigne que durant la gouvernance du feu Laurent Désiré Kabila, le troisième président de mon pays, qui avait privilégié l’agriculture, l’économie nationale avait haussé au profit de la population. C’est pour cette raison qu’il est plausible de croire que si encore une fois aujourd’hui la même valeur est accordée au secteur agricole, les mêmes conséquences agréables se reproduiraient. Encore faudra-t-il que le gouvernement ait conscience de son potentiel, ne le laissant pas inexploité, mais s’en servant pour le bien-être intégral de ses citoyens.
Sur le plan infrastructurel, le plus grand mal qui ronge mon pays est la fermeture provinciale et urbaine – les villes et provinces vivent de manière isolée, les échanges et interactions entre elles sont quasiment inexistantes à cause du manque d’infrastructures de transport. Malgré la faible minorité qui se consacre toujours à l’agriculture, la récolte demeure abondante. Et, dans d’autres provinces, des activités lacustres ou riveraines sont copieuses. Malheureusement, pas de routes, chemins de fer ou autres voies de transport pour bénéficier aux autres provinces. Ces infrastructures étaient-elles présentes, la RDC n’envisagerait guère l’importation des produits alimentaires. À elle seule, elle contribuerait à alimenter les pays environs en produits alimentaires de toutes sortes : fruits, légumes, lait, viande, etc. Je crois du tréfonds de moi qu’il n’est pas encore tard pour se développer durablement.
Sur le plan industriel, la RDC est le terrain propice qui est toujours d’actualité à l’international compte tenu de ses ressources minéralogiques. Toutefois, mon plus profond regret est que ces ressources ne profitent pas à la population congolaise ; elles sont devenues une source potentielle de ses problèmes – cas des guerres et troubles de guerre incessants. La production industrielle étant un facteur majeur contribuant au développement, la RDC demeurera toujours limitée aussitôt longtemps que ce secteur ne sera pas valorisé. Raison pour laquelle au-delà de se contenter des miettes des accords de paix et minéralogiques, la RDC devrait plutôt penser à installer des propres usines de transformation localement. Les ingénieurs sont là. Seul l’investissement de la part des gouvernants ferait frein à l’épanouissement territorial vu sous cet angle.
En conclusion, je prends le Maroc pour modèle dans l’intention de prouver combien mon beau pays, la République Démocratique du Congo, peut se tirer du gouffre de la misère au développement durable. Pour y arriver, elle doit prendre conscience de ses potentialités et valoriser les secteurs essentiels susmentionnés : agricultural, infrastructurel et industriel. Après la prise de conscience, elle doit agir dans tous les trois secteurs précités pour que la population cesse de dépendre de l’extérieur, l’économie soit solidifiée, et que le pays se développe durablement. Dans un premier temps, il est de la responsabilité des gouvernants d’agir car ce sont eux qui ont le pouvoir de décision et d’exécution. Plutôt ils le feront, mieux ce sera, pour le bien-être de tous, pour un Congo meilleur. « L’avenir de la RDC dépend de sa capacité à transformer ses ressources naturelles en bien-être durable pour sa population. » dit-on.
Si les mots peuvent transformer, que ces mots œuvrent dans la transformation d’un Congo meilleur. Je réitère :
« Soyons continuellement à l’œuvre pour une Afrique forte, durable, résiliente et autonome. »
Ton ami et frère Africain, Elie Weteshi
LETTER 4
BILAL AISSA KHARBACHE
Très cher Elie,
Après avoir lu ta lettre maintes et maintes fois, j’ai pu, comme d’habitude, apprécier ton phrasé tellement abouti ainsi que ton maniement de la langue de Molière. Je te remercie donc pour ton investissement, et je ressens ton sérieux dans les lettres que tu m’as transmises. Mais au-delà de la forme, qui a toujours été un plaisir à apprécier, le fond de ta deuxième lettre m’a plus interpellé, car j’y ai ressenti une lueur d’espoir et un brin d’optimisme, ce que j’avais eu plus de mal à trouver dans ta première lettre — et ce que je comprends totalement, au vu des atrocités qui se passent dans ton pays. Mais si j’ai pu contribuer, avec mes quelques mots, à raviver la flamme de l’espoir chez toi, alors pour moi cet échange est réussi.
Ensuite, en ce qui concerne notre sujet, j’aimerais parler plus profondément de l’innovation et de ce concept que j’ai eu la chance d’approfondir durant le premier semestre de mon master. Car oui, si l’on veut produire une industrie durable, il faudra innover. J’aimerais donc faire un point sur les théories de l’innovation et les relier avec le principe de la croissance endogène, ce qui pourra peut-être même finir sur la théorie des capabilités d’Amartya Sen.
Pour commencer, j’aimerais parler de l’innovation vue par Schumpeter. Pour lui, l’innovation est la principale source de changement et elle bouleverse à la fois l’économie, le social et l’environnement, tout en permettant de redéfinir les règles du jeu, principalement lorsque cette innovation est technologique. À titre d’exemple, le passage de l’énergie du charbon à l’énergie fossile a profondément transformé l’économie, mais aussi l’humain dans ses rapports avec la société. Tout cela pour dire que l’innovation, quelle qu’elle soit, est créatrice de changement, et bien sûr, en créant, elle détruit également : on parle alors de “destruction créatrice”.
Mais alors, comment peut-on s’assurer que ce que nous créerons demain aura un impact positif et durable ? Est-ce que les nouvelles technologies du futur auront une incidence positive sur l’environnement, la santé ou encore l’éducation ? C’est là que le développement durable intervient. Les travaux de Schumpeter ont essayé de comprendre les causes de cette innovation, en d’autres termes : comment elle émerge. Car si l’on comprend cela, alors nous pourrons la reproduire et créer les écosystèmes propices à son émergence. Pour lui, cela passe par l’alliance entre l’État, les universités, le secteur privé (les entreprises) et les citoyens qui s’unissent dans le but d’innover (ce qu’on appelle aujourd’hui la recherche et développement) .
Déjà, pour nous, en tant que pays en voie de développement, c’est une bonne nouvelle, car cela veut dire qu’il suffit d’innover pour pouvoir redistribuer les cartes du jeu et donc se faire plus facilement une place dans l’échiquier mondial, et peut-être même rattraper notre retard. Sur le papier, c’est vrai. Mais dans la réalité, ce n’est
pas si simple. Est-ce que nous, en Afrique, avons le droit de rêver ? Est-ce que l’on peut croire qu’une seule personne peut changer le monde ?
Ou est-ce que nous faisons plutôt face à des barrières psychologiques qui se créent dès notre enfance : un professeur narcissique qui ne veut pas qu’on le contredise, un fonctionnaire administratif qui nous prend de haut, ou même parfois des parents qui ne laissent pas la liberté à leurs enfants de choisir leur voie et les obligent à travailler pour alléger le foyer — ce qui est compréhensible. Pendant ce temps-là, de l’autre côté de la planète, le pays qui innove le plus au monde a eu, pendant deux mandats, un président qui a basé sa campagne sur le slogan : “Yes We Can”. À nous, qui serons les professeurs, chercheurs, médecins, ingénieurs et fonctionnaires de demain, de ne pas reproduire ces schémas afin de permettre aux générations futures encore plus d’épanouissement.
Si j’expose tout cela, ce n’est pas pour me morfondre sur mon sort, encore moins pour être pessimiste. Bien au contraire. C’est simplement pour essayer de comprendre que tant que l’on ne mettra pas l’humain au centre du développement, tant qu’on ne lui permettra pas de s’exprimer, de rêver et de s’épanouir avec tout ce que cela implique, alors nous ne pourrons jamais réellement innover, et encore moins nous développer. Car oui, c’est vrai : si l’on veut, on peut. Mais pour vouloir, il faut être libre.
J’espère que ces mots te serviront de carburant lorsque le train de ta motivation sera confronté à des routes rugueuses. Et n’oublie jamais que plus la route est difficile, plus l’arrivée est savoureuse. Ton ami et frère africain,
KHARBACHE Bilal Aissa

