Croyances religieuses endogènes et développement en Afrique Sub Saharienne

“C’est à vous, jeunes gens et jeunes filles, adultes de demain, qu’il appartiendra de laisser disparaître d’elles-mêmes les coutumes abusives, tout en sachant préserver les valeurs traditionnelles positives. La vie humaine est comme un grand arbre et chaque génération est comme un jardinier. Le bon jardinier n’est pas celui qui déracine, mais celui qui, le moment venu, sait élaguer les branches mortes et, au besoin, procéder judicieusement à des greffes utiles.’’

Lettre d’Amadou Hampâté Bâ à la Jeunesse africaine, 1985.

Malgré des avancées notables au cours des deux dernières décennies, l’Afrique Sub Saharienne continue d’afficher un retard important en matière de développement humain par rapport au reste du monde. Par exemple, la santé infantile, l’éducation et l’autonomie des femmes restent des préoccupations majeures dans cette région, et ce en dépit d’importants investissements consentis par les pays, souvent avec l’appui des partenaires au développement.

Cette situation suggère entre autres qu’au-delà des déterminants classiques (infrastructures, accessibilité physique et financière, qualité des prestations, niveau d’éducation, etc.) qui ont jusque-là focalisé l’attention des différents acteurs, d’autres facteurs interviennent dans les processus de décision des ménages en ce qui concerne la santé, l’éducation, les rapports de genre et les autres dimensions du développement. Au titre de ces facteurs, figurent notamment les croyances et normes sociales qui continuent d’influencer les comportements des individus au sein de leur communauté.

La présente note de politique est basée sur de récents travaux de recherches examinant l’impact des croyances religieuses endogènes sur le développement en Afrique Sub Saharienne, spécifiquement sur la santé infantile et l’autonomisation des femmes.

Croyances religieuses endogènes et santé infantile: leçons apprises à partir d’études de cas sur le Bénin

Plusieurs études anthropologiques et ethnographiques mettent en relief le rôle des croyances religieuses endogènes dans la décision des ménages de recourir ou non à la médecine moderne en Afrique Sub Saharienne. Mais aucune étude d’impact ne permettait jusque-là de quantifier ce rôle en vue d’orienter les politiques de santé. L’étude de cas réalisée par Stoop et al. (2019) sur le Bénin, pays connu pour son niveau très élevé de liberté et de tolérance religieuses, est à cet égard une source d’information précieuse. En effet, les résultats de cette étude montrent que l’utilisation des soins préventifs de santé est relativement plus faible parmi les adeptes des religions endogènes, qui préfèrent recourir aux guérisseurs traditionnels.

Ainsi, les enfants de moins de 5 ans dont les mères sont adeptes des religions endogènes ont 3 points de pourcentage moins de chance de bénéficier d’une couverture vaccinale complète et 6 points de pourcentage moins de chance dormir sous une moustiquaire. Ils sont de facto plus exposés au paludisme (avec une prévalence plus élevée de 6 points de pourcentage) et sont confrontés à risque plus élevé de décéder avant leur cinquième anniversaire (soit 9 décès sur mille de plus que les autres enfants).

IOB

Discriminations sur la base de “valeur” perçue: jumeaux vénérés

Dans le même ordre d’idée, Alidou (2019) montre que la culture et les croyances religieuses endogènes affectent la perception que les parents peuvent avoir de la valeur d’un enfant et sont donc susceptibles d’affecter la formation du capital humain des enfants. A titre illustratif, les jumeaux qui sont vénérés et considérés comme une source de bénédictions pour leurs parents au Bénin, ont en moyenne 7 points de pourcentage plus de chance de bénéficier d’une couverture vaccinale complète comparés aux autres enfants. En revanche, l’effet contraire est observé dans les cultures où les jumeaux sont considérés comme une source de malheur (par exemple dans certaines régions de Madagascar). Il est par ailleurs très probable que des discriminations négatives similaires affectent le bien-être d’autres catégories d’enfants considérées dans plusieurs cultures comme des malédictions: enfants nés avec un handicap ou une malformation congénitale, enfants nés par le siège ou avec des dents, etc.

Recommandation: tenir compte des croyances endogènes

Si besoin en était encore, ces deux études viennent confirmer la nécessité de tenir compte des croyances religieuses endogènes dans l’élaboration et la mise en oeuvre des politiques de santé en Afrique Sub Saharienne. Par exemple, les régions où lesdites croyances sont encore fortement implantées doivent faire l’objet d’une attention spécifique et les fondements socioéconomiques et culturels des discriminations négatives vis-à-vis de l’une ou l’autre catégorie d’enfants doivent être soigneusement adressés. Dans cette perspective, les plates-formes collaboratives avec les guérisseurs traditionnels et les leaders religieux doivent être promues et renforcées tout en créant les incitations nécessaires à une coopération efficace.

Croyances religieuses endogènes et autonomie de la femme dans le Golfe de Guinée

En Afrique Sub Saharienne, les rapports de genre hommes/femmes restent largement marqués par des discriminations négatives envers les femmes, avec notamment un accès limité aux moyens de production et une faible participation à la prise de décision. Cependant, ces rapports sont évolutifs et déterminés par plusieurs variables socio-économiques et culturels. Par exemple, les femmes d’âge mûr jouaient et continuent de jouer dans une certaine mesure des rôles sociaux importants dans plusieurs traditions africaines. Parallèlement, plusieurs recherches empiriques montrent que la femme jouit d’une autonomie croissante avec l’âge ; mais les mécanismes explicatifs de ce gain d’autonomie restent encore mal appréhendés.

Autonomie plus grande : rôle central pour femmes ménopausées dans le Vaudou

Dans une étude récente, Alidou et Verpoorten (2019) analysent les déterminants de l’autonomie des femmes dans les pays du Golfe de Guinée (Ghana, Togo, Bénin et Nigeria) en utilisant un échantillon de plus de 21.000 femmes mariées et âgées de 15 à 49 ans. Cette étude confirme l’existence d’un gain d’autonomie avec l’âge, et ce gain est plus important chez les femmes issues des ethnies Fon, Adja, Ewe et Yoruba.

Par ailleurs, les femmes ménopausées de ces 4 ethnies qui historiquement pratiquent le Vaudou, ont une autonomie encore plus grande. En explorant les sources de cette différence inter-culturelle, il ressort que le gain d’autonomie particulièrement élevé chez les femmes des ethnies dites “Vaudou” s’explique par les croyances religieuses endogènes : dans ces ethnies, les femmes ménopausées jouent un rôle central dans le culte des ancêtres et des divinités familiales (par exemple, elles dirigent les cérémonies et transmettent les voeux et prières des membres de la famille aux ancêtres) et de ce fait, seraient dotées de pouvoirs surnaturels. Avec l’abandon progressif des religions endogènes, ce rôle central aurait également généré une norme socio-culturelle se traduisant par une plus grande considération sociale accordée aux femmes ménopausées.

Recommandation: tenir compte des normes sociales et les utiliser comme levier pour le développement

Ces résultats ont plusieurs implications en termes de politiques de développement, en particulier pour l’autonomisation des femmes. D’abord, il est clair que lesdites politiques doivent davantage tenir compte des normes sociales et des croyances religieuses endogènes qui affectent les rapports de genre. Ensuite, la considération sociale élevée dont jouissent les femmes âgées peut être utilisée comme levier pour un changement social dans les communautés notamment sur les questions liées à la santé maternelle et infantile, l’éducation des jeunes filles et la lutte contre les violences basées sur le genre. Enfin, avec la hausse de l’espérance de vie en Afrique Sub Saharienne, les personnes âgées constituent une frange croissante de la population et les déterminants socio-culturels de leur bien-être doivent donc être pris en compte dans les politiques sociales conçues pour elles.

Conclusion

Au total, le principal message de ce document est que les croyances religieuses endogènes ainsi que les normes socio-culturelles sont encore profondément ancrées dans le quotidien des populations en Afrique Sub Saharienne. Du fait qu’elles continuent d’influencer les comportements et les mécanismes de décision des individus, il serait mal avisé d’imaginer un processus de développement social qui ne les prenne pas en compte. En réalité, bien comprises et intelligemment exploitées, certaines d’entre elles pourraient même servir de catalyseur pour l’amélioration des conditions de vie dans les communautés.

Auteurs

  • Sahawal Alidou, Institute of Development Policy, University of Antwerp. LICOS – Centre for Institutions and Economic Performance (KU Leuven) sahawal.alidou@uantwerpen.be
  • Marijke Verpoorten, Institute of Development Policy, University of Antwerp. LICOS – Centre for Institutions and Economic Performance (KU Leuven) marijke.verpoorten@uantwerpen.be

Références bibliographiques

  • Alidou, S. (2019). Beliefs and investment in child human capital: case study from Benin. Unpublished manuscript.
  • Alidou, S., & Verpoorten, M. (2019). Only women can whisper to gods: Voodoo, menopause and women’s autonomy. World Development, 119: 40-54.
  • Stoop, N., Verpoorten, M., & Deconinck, K. (2019). Voodoo, Vaccines, and Bed Nets. Economic Development and Cultural Change, 67: 493-535
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